Production, circulation et consommation de l’alcool au Maroc

Responsable scientifique

Financement

  • Projet ANR en cours

Partenariat

  • En cours

Résumé

En 2012, j’ai commencé un nouveau terrain de recherche à Fès et à Meknès (Maroc) sur la production, la consommation et la circulation de l’alcool en pays musulman, thématique qui est aujourd’hui au cœur de mon activité de recherche.
Je privilégie plusieurs axes de recherche : les pratiques des acteurs socio-économiques, la transgression, les notions d’espace privé et d’espace public et la question de la monstration et de la dissimulation, les incidences mutuelles entre alcool, politique, religieux, la place du marché de l’alcool en pays musulman dans un contexte de mondialisation, etc.
Le terrain se situe ainsi à la fois :

  • dans les lieux de production, essentiellement chez les viti-viniculteurs de la région de Meknès. Il s’agit d’observer et d’analyser les techniques de production, les adaptations aux demandes des consommateurs (à l’exportation et sur le marché local), la production de vins casher destinés à la communauté juive, les contraintes et les enjeux locaux, les mises en scène des exploitations vitivinicoles et des vins à travers les étiquettes, les contraintes générées par les acteurs religieux et politiques…
  • dans les lieux de circulations de l’alcool : hypermarchés, boutiques de vente d’alcool situées dans les villes nouvelles, lieux de ventes illégaux dans le cas de distillation clandestine à domicile ou de ventes "sous le manteau" par les garaba (vendeurs d’alcool clandestins)… Il s’agit d’analyser les espaces de commercialisation, les mises en scène, les stratégies et les pratiques de vente, d’achat et de transport des alcools…
  • dans les lieux de consommation de l’alcool (restaurants, bars, boites de nuits et domicile des consommateurs, dans les parcs publics ou dans les voitures…) : analyse des espaces et des pratiques de consommation de l’alcool, des liens avec la prostitution.
    De par la nature de mon terrain, étudier l’alcool en pays musulman permet d’appréhender à la fois l’économique, le social, le religieux, et le politique, dans une même logique d’appréhension de l’ensemble des acteurs construisant collectivement le marché. La prise en compte de l’ensemble des acteurs socio-économiques, religieux et politiques concernés par l’alcool permet donc de traiter ce terrain sous l’angle de la construction sociale des marchés. Je développe ce cadre conceptuel en anthropologie économique afin de prendre en compte ces réseaux d’acteurs qui constituent une forme de socialité spécifique dans leurs interactions, et de penser la « construction sociale » des marchés dans ce cadre.
    Cela permet donc d’envisager les opérations de production, consommation et distribution en termes de réseaux, en s’intéressant avant tout aux conditions sociales qui rendent possible la mise en œuvre d’une rationalité économique. On voit ainsi que les marchés ne sont pas autorégulateurs, mais qu’ils dépendent de régulations qui sont à la fois économiques, politiques, juridiques, sociales, morales… Viviana Zelizer (1992 : 10) s’interroge notamment sur la façon de « montrer que différents types de relations sociales et de valeurs culturelles jouent un rôle actif dans la formation des marchés en instituant différents modes d’échange, de production et de distribution ». Il est nécessaire de travailler, comme elle le fait, à un modèle de « marchés multiples », en étudiant « l’interaction entre facteurs économiques et non économiques, [l’articulation des logiques marchandes et non marchandes], et, plus spécifiquement, [l’interaction] entre le marché, ou le prix (défini comme valeur économique), et les valeurs personnelles ou morales » (ibid.).
    J’appréhende ainsi la production, la commercialisation, la circulation et la consommation des alcools, dans un pays où ces pratiques sont interdites aux musulmans - alors que les consommateurs, les producteurs et les distributeurs sont en grande majorité des musulmans.

Cette recherche permet ainsi de dégager un certain nombre de pistes, mais elle n’en est qu’à ses débuts. Il s’agira surtout d’élargir le terrain actuel aux Marocains en situation de migration momentanée ou permanente en France, qui reviennent au Maroc pendant les vacances et/ou qui, après plusieurs années, reviennent vivre définitivement dans leur pays d’origine. Les migrants n’arrivent pas dans leur nouvelle vie ou ne reviennent pas dans leur pays d’origine sans passé ou habitudes. Ils apportent ou rapportent avec eux des pratiques autour de l’alcool qui se diffusent et modifient les pratiques de consommation de la société d’accueil ou d’origine.
Cette recherche nous permettra d’observer si la migration transforme les rapports à l’alcool dans le pays d’origine et/ou dans le pays d’accueil et qu’elles sont les incidences sur le migrant, sa famille, ses alliés, et plus largement sur ses réseaux sociaux. Il s’agira ainsi de s’intéresser à la façon dont les migrants consomment et d’aborder ainsi les migrations sous l’angle de la consommation. Nous nous intéresserons notamment à la dynamique de transmission intergénérationnelle de ces habitudes quotidiennes autour de l’alcool, devenues, grâce aux mobilités, transnationales et cosmopolites.
Cette recherche nous permettra également d’analyser comment les normes sont produites, abandonnées ou reproduites, renouvelées ou contestées. Ces pratiques seront replacées dans le contexte actuel de monde globalisé, où des pratiques exogènes sont également transposées au Maroc, comme les contrôles alcootests, la tentative de mise en place de route des vins, de fête des vins, ou l’organisation d’un concours du meilleur sommelier par exemple.
Mais la mondialisation par la consommation peut susciter également des mouvements de rejets et/ou des violences physiques et symboliques de la part de populations heurtées par ce qu’elles perçoivent comme un exotisme agressif, aux références culturelles et religieuses étrangères, dans le cadre de marchés globalisés.
L’incidence de la migration sur les rapports à l’alcool sera également abordée dans le cadre d’une approche ethnohistorique : nous observerons comment l’implantation de migrants Français dans la région de Meknès pendant le Protectorat a introduit dans la société marocaine des produits, des espaces et des pratiques exogènes autour de l’alcool et quelles en ont été les effets sur les populations locales. Nous observerons ainsi comment la migration européenne a transformé les espaces parcourus par les différents acteurs (colons et autochtones) et leurs usages de l’alcool. A travers cette marchandise, il s’agira ainsi d’étudier comment la société et les espaces urbains marocains, se sont transformés sous l’influence des migrations européennes, et permettra d’analyser comment les pratiques de consommation des colons qui se sont installés ont été perçues, adoptées ou rejetées par les populations locales.
Mon approche envisagera ainsi la consommation comme un système de sens, répondant à des histoires migratoires, coloniales et postcoloniales différentes.

Zone géographique

  • Maroc (Fès, Meknès..)

Calendrier

  • 2012 - pas défini

Thèmes