Corée du Sud

Faux étudiants » ou futures élites ? : l’ambivalence de la politique sud-coréenne envers les étudiants subsahariens

Faux étudiants<small class="fine d-inline"> </small>» ou futures élites<small class="fine d-inline"> </small>? : l'ambivalence de la politique sud-coréenne envers les étudiants subsahariens

Alors que la Corée du Sud multiplie les bourses et les programmes de formation à destination du continent africain, les étudiants d’Afrique subsaharienne qu’elle accueille se heurtent à une réalité faite de discriminations, de précarité et de blocages institutionnels. Derrière le discours d’un pays « modèle de développement » et « mentor » pour l’Afrique, les trajectoires de ces jeunes hautement qualifiés oscillent entre déclassement sur place et départ vers d’autres horizons, transformant souvent Séoul en simple étape sur la route de l’Occident.

En vingt ans, le nombre d’étudiants africains inscrits dans un cursus diplômant en Corée du Sud est passé de 112 en 2003 à 2 362 en 2023, soit une hausse de plus de 2 000%. Cette montée en puissance s’inscrit dans une stratégie assumée : faire de l’éducation un « pilier du soft power coréen » et présenter le pays comme un modèle de réussite pour le Sud global. Dès les années 1960, Séoul invite déjà des professionnels africains à se former sur place, une dynamique relancée au milieu des années 2000 avec l’essor de l’aide publique au développement et la création de grands programmes de bourses comme la Global Korea Scholarship (GKS) ou les formations pilotées par la KOICA et des écoles de politiques publiques. Lors du premier Sommet Corée du Sud‑Afrique en 2024, les autorités réaffirment leur volonté d’augmenter encore le nombre de bourses afin de « former une future génération compétente, moteur du développement du continent ».

La mobilité des étudiants africains vers la Corée du Sud reste profondément élitiste. En 2023, 74% d’entre eux sont inscrits en master ou en doctorat, souvent dans des cursus en anglais, un taux bien plus élevé que celui des étudiants asiatiques. Pour la doctorante KIM Hyunjee, qui consacre sa thèse à ces trajectoires, cette politique s’inscrit dans une logique claire :

on a cette volonté d’attirer les étudiants africains, mais c’est essentiellement pour qu’ils puissent rentrer dans leur pays d’origine après leurs études et fonctionner comme ambassadeurs de la Corée du Sud en Afrique.

Les dispositifs d’aide publique au développement comportent fréquemment, explicitement ou non, une obligation de retour, et plusieurs programmes, comme ceux de la Fondation Corée‑Afrique, recrutent des « correspondants censés jouer un rôle de relais entre Séoul et les sociétés africaines. Dans ce cadre, l’« après-diplôme » des étudiants n’est guère pensé en termes d’insertion locale.

Un marché du travail à deux vitesses

Sur le terrain, la majorité des étudiants subsahariens découvre la société coréenne à travers les emplois à temps partiel, parfois non déclarés, qui complètent des bourses insuffisantes et permettent aussi d’envoyer de l’argent à la famille restée au pays. Entre les lourdeurs administratives du visa étudiant, les secteurs d’activité limités et la concurrence avec les étudiants coréens, beaucoup se tournent vers des « albas » illégaux dans la manutention, les usines ou la logistique, au prix d’une forte vulnérabilité. Les témoignages réunis par la chercheuse montrent une stratification ethno‑raciale nette sur le marché du travail, où les étudiants africains sont régulièrement cantonnés aux tâches les plus pénibles ou invisibles. Une doctorante explique ainsi avoir été reléguée à un travail d’usine « illégal » pendant que des camarades asiatiques accédaient à d’autres types d’emplois, et dit avoir ressenti de plein fouet la dimension genrée de cette assignation.

Pour répondre au déclin démographique et à la pénurie de main ‑d’œuvre dans certaines régions de la Corée du Sud, l’état a récemment assoupli plusieurs dispositifs permettant à des étudiants étrangers de rester plus longtemps sur le territoire, voire d’accéder à la résidence permanente en échange d’emplois dans des secteurs délaissés. Mais ces mesures, conçues comme un levier d’intégration, se traduisent souvent par un déclassement professionnel massif des diplômés issus de pays à faible revenu, en les enfermant dans des emplois précaires loin de leur niveau de qualification.

La Corée utilise le système universitaire pour garantir une certaine qualité des étudiants, des immigrants en général, qu’elle attire. Mais en même temps, elle encourage une sorte de déclassement socio‑professionnel,

résume Kim Hyunjee. Elle insiste sur le fait que cette situation est « particulièrement défavorable » aux étudiants d’Afrique subsaharienne, plus nombreux que les autres à être en mastère ou doctorat en anglais, et donc confrontés à un décalage « encore plus énorme » entre leur expertise et les postes proposés dans les zones rurales dépeuplées.

Tremplin vers l’Occident ou impasse

Face aux discriminations et aux blocages institutionnels, beaucoup d’étudiants subsahariens réajustent progressivement leurs projets migratoires, renonçant à l’idée de s’insérer en Corée du Sud pour tenter leur chance en Europe, en Australie ou en Amérique du Nord. Des diplômés, après des mois de recherche d’emploi infructueuse avec un visa de recherche d’emploi, finissent par repartir vers d’autres pays où ils espèrent une meilleure reconnaissance de leurs compétences et des perspectives plus stables pour leur famille. Cette dynamique, analyse KIM Hyunjee, fait de la Corée du Sud « un simple tremplin vers les pays occidentaux » pour une partie de ces étudiants, quand d’autres, incapables ni de s’insérer ni de repartir, tombent dans l’irrégularité et les emplois les plus précaires.

Tout en notant l’émergence de dispositifs récents en faveur des profils scientifiques et techniques et la structuration des diasporas facilitant l’entraide face aux défis structurels, elle souligne la nécessité d’une ouverture plus fondamentale.

Je crois que la Corée du Sud pourra pleinement bénéficier de la présence des étudiants étrangers quand elle va vraiment sortir de ce mythe de faux étudiants », plaide la chercheuse, rappelant que « ce n’est pas en discriminant qu’on peut bénéficier de leur talent, leur contribution, mais c’est en ouvrant une porte à eux .

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LIADI Moubarakou, Ceped