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La santé payante en Afrique de l’Ouest : un héritage oublié de la colonisation

La santé payante en Afrique de l'Ouest : un héritage oublié de la colonisation

Bien avant les réformes récentes, la médecine coloniale pratiquait le paiement des soins au Sénégal, avec des effets durables sur l’accès et l’équité.

À l’occasion de la parution de l’ouvrage La financiarisation de la santé au Sénégal (1840-1960), son auteur RIDDE Valery, spécialiste des politiques de santé publique à l’IRD au sein de l’unité CEPED, répond aux questions d’IRD le Mag’.

Votre livre montre que la financiarisation de la santé au Sénégal ne date pas d’hier. Qu’est-ce que cette histoire coloniale change dans notre compréhension des systèmes de santé actuels ?

RIDDE Valery : « Je me suis lancé dans l’écriture de ce livre, et donc dans quatre années de travail au Sénégal et en France, car en étudiant les systèmes de santé actuels, il me manquait une explication du passé. Les recherches historiques sont nombreuses au Sénégal, mais personne n’avait encore étudié ces enjeux liés au financement de la santé. Il existe de nombreuses recherches historiques sur les épidémies, sur le racisme médical et scientifique ou encore sur les budgets coloniaux par des collègues de l’IRD comme Denis Cogneau. Mais la financiarisation de la santé n’avait pas encore été considérée comme un objet de recherche historique. Pourtant, le cœur de mes recherches depuis 20 ans est de comprendre la pratique actuelle du paiement des soins, l’organisation des mutuelles de santé, ou encore la pratique privée des professionnels de santé. Si nous savons que le passé nous permet parfois de comprendre le présent, je n’ai pas trouvé de recherche historique sur le sujet. Pourtant, les legs coloniaux sont souvent invoqués pour expliquer les défis que rencontrent certains pays actuellement dans le renforcement de leurs systèmes de santé. Cette recherche permet donc de confirmer que la présence de certains instruments actuels du financement des systèmes de santé n’a rien d’innovants, comme on l’entend parfois, et qu’ils ont pratiquement toujours existé. Évidemment, leur présence ou leur ampleur a varié au fil du temps. J’essaye de montrer, par exemple, que la pratique privée des médecins dans le système de santé actuel au Sénégal ou l’usage des primes et autres incitatifs financiers étaient déjà là lors de la période coloniale française. En revanche, ce que cette recherche m’a aussi appris est que pendant que la France développe sa révolutionnaire Sécurité Sociale, elle ne cherche absolument pas à en faire de même dans les territoires qu’elle a colonisés. La protection sociale des personnes vivant dans ces contextes ne l’intéresse pas. »

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