
Au Sénégal, 52,7 % de la population déclare avoir été exposée à au moins une forme de violence au cours de la vie, et 1,6 % présente un niveau de risque suicidaire élevé, selon les résultats de l’enquête nationale sur la santé mentale menée en 2023 et publiée le 2 janvier 2025 dans la revue PLOS Global Public Health. Pour le Professeur Jean Augustin Tine, psychiatre, spécialiste en santé publique et enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, étude comble « un véritable gap au niveau national » en offrant pour la première fois une photographie structurée de la violence et de ses liens avec le risque de suicide.
« Au Sénégal, il y a des enquêtes de santé qui se font, mais on n’avait pas encore les statistiques sur les violences et le risque suicidaire », explique-t-il. « Donc c’était important cette fois-ci d’avoir une évaluation structurée de ces violences. Ça permettait de combler un véritable gap au niveau national. »
L’étude, conduite dans 496 ménages sélectionnés aléatoirement et étendue à 2 174 personnes, met en lumière une violence à la fois banalisée et multiforme : psychologique, verbale, physique, domestique, sexuelle, économique, ou encore liée à la négligence. Aborder de front les violences et le suicide dans les ménages sénégalais n’allait pas de soi. Les équipes ont dû composer avec les dynamiques internes des familles, les normes sociales et la nécessité absolue de préserver la confidentialité.
« On devait comprendre les dynamiques sociales au niveau des ménages pour organiser les entretiens avec une confidentialité, assurer une protection, une sécurité lors des entretiens » explique le Professeur Tine.
La méthode a reposé sur une entrée progressive et encadrée dans chaque foyer, rencontre avec le chef de ménage, explication des objectifs, recueil du consentement, puis tirage au sort des personnes à interroger.
« Si vous ne parvenez pas à convaincre le chef de ménage, vous ne pouvez pas collecter ce ménage »,souligne le chercheur.
Au-delà des aspects logistiques, la véritable difficulté a été de créer un climat de confiance pour faire émerger la parole sur des violences longtemps tues.
« Partager sa sexualité, ses expériences sexuelles avec un inconnu, ce n’est pas évident », « Il fallait donner le temps à la cible, bien expliquer et lui donner le temps de montrer son adhésion au processus de collecte. ».
Les entretiens ont donc été menés de façon progressive, en « se connectant » d’abord aux personnes interrogées avant d’aborder les questions les plus sensibles.
« Un phénomène réel » et un risque suicidaire alarmant
Les résultats confirment l’ampleur du problème : 52,76% des personnes interrogées déclarent avoir vécu au moins une expérience de violence marquante dans leur vie, qu’il soit psychologique, verbal, physique, domestique, sexuel ou lié à la négligence. Les violences psychologiques ressortent comme les plus répandues, avec 47,3% des répondants concernés, souvent combinées à d’autres types de violences. La recherche met également en évidence un lien étroit entre violences subies et risque suicidaire. Les violences sexuelles apparaissent particulièrement délétères :
« Parmi ces personnes qui ont vécu ces violences sexuelles, presque le quart [12,9%…] ont le risque élevé de se suicider ».
Pour le psychiatre, le suicide se construit progressivement dans la pensée, comme « une solution ultime » pour mettre fin à une souffrance perçue comme insurmontable :
« On sait maintenant aisément que le suicide, ce n’est pas un acte de choix. […] C’est que l’individu est arrivé à un moment de sa souffrance qu’il préfère se libérer par n’importe quel moyen »
Les comportements suicidaires restent massivement sous-déclarés.
« Ils ne sont pas très à l’aise pour communiquer sur cela parce qu’il y a des barrières religieuses et je dirais même traditionnelles », explique le chercheur.
Dans un contexte où le suicide est condamné moralement et religieusement, les tentatives sont rarement assumées, y compris au sein de la famille proche. L’étude met également en évidence le manque de soutien institutionnel, en particulier sur le plan psychologique.
« Parmi ceux qui ont vécu des violences, 93% n’ont jamais eu de soutien psychologique », souligne le Professeur Tine .
Ceux qui en bénéficient le font souvent « d’une manière ponctuelle » : un entretien isolé avec un assistant social, un psychologue ou un psychiatre, sans suivi. Les obstacles sont multiples : méconnaissance des dispositifs, difficultés d’accessibilité géographique, coût des soins, mais aussi normes sociales qui encouragent à « régler le problème en interne plutôt que d’aller vers la police, la justice, etc. » Si des dispositifs existent, comme le numéro vert 116 mis en place par le ministère de la Famille pour signaler des violences, ils ne suffisent pas à eux seuls à répondre à l’ampleur de la demande.
Mobiliser la société pour protéger les plus vulnérables
Pour le Professeur Tine, la réponse ne peut être uniquement médicale ou administrative. Elle doit être profondément sociétale. Cela implique de parler de la violence et du suicide « à tous les niveaux » : au sommet de l’État, dans les communautés, dans les écoles, dès le primaire, pour apprendre aux enfants
« les effets que l’utilisation de la force peut entraîner chez l’individu, chez un groupe d’individus ou dans un système ».
Le chercheur appelle à un « dispositif législatif cohérent », un dispositif médical « accessible », un dispositif juridique « connu, partagé et accessible », mais aussi à une véritable protection sociale qui fasse de la non-violence une norme collective. Plus qu’une question de moyens financiers, il y voit un enjeu de « considérations sociales » et de « modes de vie » à réinventer pour protéger les plus vulnérables.
Contacts :
- Professeur Jean Augustin D. Tine,
- PETIT Véronique